Au fil de... Lamballe Communauté
English version
Augmenter la taille des caractèresréduire la taille des caractèresimprimer la pagepartager

Le jardin médiéval

 

JARDINS PROFANES ET MONASTIQUES AU MOYEN ÂGE

 

Marcher dans les pas du moine........

Le long d'un rempart de pierre, d'une église, vestiges du passé, on voit fleurir des jardins médiévaux conçus dans le respect de rares sources documentaires.

 Au fil des lectures historiques se dégage une somme d'impressions récoltées qui permet ensuite de laisser libre cours à son imagination car aucun de ces jardins  n'est parvenu jusqu'à nous.

Implanter un jardin médiéval, c'est d'abord se réapproprier l'histoire, la découvrir, la suivre au travers de la vision des hommes de l'époque, si différente de la nôtre.

Réaliser que l'approche de ces jardins ne doit pas être seulement botanique et historique mais aussi spirituelle et métaphysique: L'homme en général et le moine en particulier ne vivent alors que dans l'espoir d'atteindre l'au-delà et partout se manifeste la présence du divin. L'homme est au centre de la création, l'intermédiaire entre le monde matériel et le ciel. Il accorde moins d'importance à la réalité du monde qu'à sa symbolique, ce qui donne des représentations botaniques parfois très imagées.

L'agencement du jardin médiéval répond aux nécessités de la vie commune. Même si les  modes de vie sont différents selon les ordres monastiques, on retrouve toujours le même schéma de base, sobre mais puissamment symbolique,  tout en respectant les fonctionnalités de base:  nourrir, soigner, méditer et maintenir une activité économique propre à faire vivre la communauté.

De plus,concevoir un jardin le plus harmonieux possible en y intégrant toute une symbolique de formes, de nombres, permet à cet homme de reconstruire l'Eden primitif, ce paradis où l'être humain vivait à l'abri des difficultés de la vie.

Évolution  vers le jardin profane............

Entre la chute de l'empire Romain (476) et la découverte de l'Amérique (1492), il s'écoule une période de 1000 ans, le Moyen-Age, pendant laquelle les jardins vont évoluer.

Après l'occupation romaine, les invasions barbares détruisent tout sur leur passage et font régresser  les cultures. L'essentiel est préservé, à savoir la culture des céréales et des légumineuses qui, associées dans l'alimentation,  apportent les protéines nécessaires à la survie.

Villes et villages saccagés régulièrement ne favorisent pas la diversité alimentaire.

En 800, pour inciter à maintenir des plantes en voie de disparition, Charlemagne, dans son Capitulaire de Villis, ordonne  que soient cultivées dans ses domaines 88 plantes dont la liste précise nous renseigne sur les fondamentales alimentaires : légumes, aromates, médicinales et arbres du verger.

En 820, l'abbaye de Saint Gall cultive 49 plantes figurant  dans le Capitulaire.

Son plan, pris en modèle tout au long du Moyen Age, nous montre une répartition des parcelles très géométriques et régulières, privilégiant l'équilibre et l'harmonie. On y trouve plusieurs secteurs, 16 plantes médicinales et ornementales, 18 légumes et le verger  qui comprend la plupart de nos fruitiers actuels.

Ce sont les bâtiments qui s'ordonnent autour du jardin et non l'inverse. Le jardin est au centre de l'abbaye comme l'homme est au centre du monde.

A partir du Xième siècle, avec l'évolution des villes, le citadin possède toujours un petit jardin à la sortie de la ville; le paysan à la campagne cultive autour de sa maison un courtil pour faire face aux besoins quotidiens tout en privilégiant les cueillettes sauvages de l'été. De ces jardins, on a peu de description...

Les  sources documentaires proviennent principalement des monastères, foyers de prière mais aussi d'érudition. Hildegarde de Bingen (1100), célèbre abbesse musicienne et médecin réputé, savait soigner le corps et l'âme. Ses nombreux écrits  donnent la description de plantes et leur utilisation médicinale.

Au travers des enluminures encadrant les livres de dévotion très prisés par la noblesse, les moines décrivent de nombreuses scènes de la vie quotidienne. La richesse des illustrations nous donne moult indications. A partir du XIIIième siècle, des enlumineurs laïques participeront  à l'exécution de  livres de prières comme « Les grandes heures d'Anne de Bretagne ».

De toutes ces informations croisées, on apprend que le jardin médiéval est closà l'abri des dangers dans ces nombreuses périodes troublées ; mais aussi pour protéger des tentations extérieures, isolant l'ordre monastique du chaos du monde.

Il est composé de carrés de plantes,répartis souvent en damiers. Alors que la rotondité correspond au ciel, au Divin, le carré, maintes fois répété, est le symbole de la terre. Il est  perçu comme une amplification du chiffre 4, rappelant les 4 éléments, les 4 points cardinaux,les 4 évangiles...

La symbolique des nombres se poursuit avec le nombre 9 comme 9 carrés associés qui regroupent des plantes de même utilisation. Le 9 est un multiple de 3 représentant la Sainte Trinité, les 3 phases de la lune...
Le tout est organisé autour de deux axes en croix et  réuni autour d' éléments centraux:  de l'eau symbole d'élément purificateur et source de vie, un arbre dont les racines relient l'homme à la terre...

Les carrés sont surélevés pour des raisons de commodité et entourés de plessis (ou fascines), palissade faite de branches tressées d'osier ou châtaignier. A la fin du Moyen âge, ces bordures seront remplacées par du buis  mais  protègent toujours les plantes des animaux sauvages ou domestiques.

On y cultive tout ce qui est nécessaire pour vivre en autarcie,  évoquant ainsi une idée d'unicité et de perfection, objets essentiels de la recherche spirituelle du moine. (monos= un).

Les champs de céréales et les animaux, par manque de place, se trouvent hors du monastère.

Chaque espace est dévolu à un usage précis:

L'hortus ou potager désigne les plantes cuites dans le «pot»  les plus consommées: légumineuses,chou, oignon, poireau, ail, courge, panais, carotte blanche, maceron, légumes qui permettent de manger l'hiver en l'absence de la végétation autochtone productrice des nombreux  légumes à feuilles. Les légumes «aliment vulgaire bon pour le peuple responsable de ventosités» sont souvent délaissés par les nobles qui préfèrent la viande et surtout les oiseaux plus proches du Ciel.

On y trouve aussi les aromatiques qui remplacent les épices très chères rapportées des Croisades. L'ail règne en maître avec la moutarde et le raifort. Viennent ensuite la coriandre, l'aneth et le fenouil, l'estragon le basilic et le romarin. Et les fleurs à manger que l'on aime mélanger aux salades variées.

Ce ne sera qu'à la fin du Moyen âge, avec la découverte de l'Amérique, que nous connaîtrons la pomme de terre, le haricot, le potiron, le maïs et la tomate.

L'hortulus ou jardin des simples de dimensions plus modestes propose des plantes médicinales destinées à soigner sans avoir recours aux remèdes sophistiqués des  apothicaires. Il fallait lutter contre les fièvres et refroidissements (thym, aunée,guimauve,bourrache...), réparer les traumatismes( plantain, consoude, bleuet....), purger les humeurs (sauge, livèche...), soigner les maux de ventres fréquents en raison de la mauvaise qualité des aliments et leur  état avarié (sarriette, mélisse,tanaisie...).

Tout le monde connaît les plantes qui soignent dans la campagne mais les monastères en étroite relation avec la population locale soignent, accueillent dans le jardin et sont les seuls à savoir lire et recopier les livres.

Le Viridarium ou vergerest un lieu qui sert aussi de cimetière. On y cueille pomme, poire, pèche, prune, sorbier, nèfle, cerise, cormier, châtaigne, figue, coing, noisette, amande,  figuier et  vigne  palissée au sud .

Parce qu'il pousse en hauteur (plus près du divin) le fruit est réservé aux classes aisées.

Le Jardin de Marie ou jardin céleste . C'est la partie du jardin garnie de fleurs en prévision des fêtes liées à Marie comme le lys, symbole de chasteté, et la violette, symbole de l'humilité. C'est aussilecentre de médiation où l'on plante un arbre biblique (olivier, le cyprès, le figuier) taillé en boule ou en topiaire à la fin du Moyen Age. Souvent un point d'eau rappelle sa symbolique de vie et une tonnelle qui représente le ciel.

Des plantes magiques sont cultivées plus loin pour  influer sur le cours de la vie en bien ou en mal.

Ce sont des plantes à toxicité élevée (aconit- cigüe), à pouvoir curatif universel(sauge) ou évoquant une forme humaine pour la sorcellerie (mandragore).

Enfin des parcelles comprenant  des plantes textiles, tinctoriales ou à liqueurs permettent l'activité économique du monastère.

On peut y trouver le safran jaune, le pastel bleu, la garance rouge ; le lin, le chanvre et l'ortie cultivés pour leurs fibres textiles,

Les liqueurs sont  fabriquées à partir de fenouil, absinthe, tanaisie sans oublier l' aspérule odorante qui donne le « vin de mai » ; et bien sûr les vignobles producteurs du vin de messe.

Le jardin des délices.......

  Plus tard, à partir du XIII siècle le jardin  migre des monastères  vers les cours des seigneurs. Il devient  jardin courtois à l'usage d'une classe sociale raffinée. C'est un lieu des délices de l'amour où le chevalier  s'adresse à la femme suzeraine avec respect. Ce lieu de détente est très présent dans les enluminures et toujours à l'image du paradis.(Image)

 

Le jardin médiéval est donc le reflet d'une civilisation que l'on a cru longtemps barbare et ignorante.  Grâce à l'engouement nouveau pour ces jardins, le Moyen âge revit pleinement dans sa spiritualité et  ses aspects raffinés. N'oublions pas que c'est à cette époque que l'on invente le codex en papier, l'ancêtre du livre, la gamme musicale , et l'arc- boutant, merveille de l'architecture gothique …..

 Florence Goulley

Article de la revue  de l'APJB (asso des Parcs et jardins de Bretagne)